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01/08/2020

Libra et le rêve de Hayek

VOS MEILLURES INFOS ! libra

Par Gérard Dréan.

En réaction à la levée de boucliers des États et des régulateurs dès l’annonce du projet Libra en juin 2019, l’Association Libra animée par Facebook a entamé un processus de concertation avec les autorités monétaires, qui a conduit en avril 2020 à la publication du Livre Blanc 2.01.

Cette nouvelle version contient deux changements importants.

Libra support de monnaies nationales

Premièrement, Libra devient le support de monnaies nationales :

« Nous élargissons le réseau Libra en incluant des cryptomonnaies stables adossées à une seule monnaie en plus de la libra, en commençant par certaines devises dans le panier proposé (par exemple, libraUSD, libraEUR, libraGBP, libraSGD). […] Chaque cryptomonnaie stable adossée à une seule monnaie sera garantie intégralement par la réserve, qui se compose de liquidités ou équivalents, et de titres d’État à très court terme, libellés dans cette devise. » (Livre Blanc p2).

Il faut donc dorénavant parler non pas de « la libra »2 , mais « des libras ».

Cette ouverture aux monnaies nationales fait penser au projet que Friedrich Hayek3 proposait dans son ouvrage de 1976 « Denationalisation of money, the argument refined »4 : que « Les pays du Marché Commun, de préférence avec les pays neutres d’Europe (et peut-être plus tard les pays d’Amérique du Nord, se lient mutuellement par traités pour ne mettre aucun obstacle aux échanges libres sur tous leurs territoires de leurs monnaies (y compris les pièces d’or) ou du libre exercice de l’activité bancaire par toute institution légalement établie sur leurs territoires ». (p. 23)

L’idée fondamentale est que la stabilité monétaire serait mieux assurée par une multitude d’émetteurs indépendants en concurrence pour maintenir le pouvoir d’achat de leurs monnaies respectives que par des monopoles qui peuvent produire autant de monnaie qu’ils le désirent pour leurs besoins propres.

Hayek était bien conscient de l’opposition des Etats, viscéralement attachés à leur souveraineté monétaire. Par son pamphlet, il espérait seulement contribuer à « rendre politiquement possible ce qui est aujourd’hui politiquement impossible » (Hayek, p24).

En utilisant les technologies informatiques, Libra peut-il accélérer la réalisation de l’uchronie qu’il proposait, contre la volonté des Etats ?

Libra pour tous, partout ?

Pour cela, il faudrait au minimum que toutes les libras puissent être librement utilisées par tous et partout, et que le change entre elles soit facile et immédiat. Pour que la proposition de Hayek soit complètement réalisée, il faudrait aussi qu’il soit possible de créer de nouvelles monnaies utilisables dans les mêmes conditions.

Sur le plan strictement technique, Libra satisfait la première de ces trois conditions. L’infrastructure de paiement Libra repose sur un système de registre distribué qui assure les mêmes fonctions et repose sur les mêmes principes que tous les systèmes analogues : accepter des transactions émises en continu par les utilisateurs à travers le réseau internet et en tenir un registre public et non modifiable après en avoir vérifié la validité.

Ce registre est tenu en parallèle par de nombreux nœuds du réseau appelés « validateurs », qui exécutent un protocole dit « de consensus » afin que tous ces exemplaires soient identiques et forment collectivement le Registre5, accessible en toutes circonstances à tous les participants.

L’accès au Registre, en lecture comme en écriture pour préparer et soumettre des transactions, utilise des logiciels de « wallet »6 sur ordinateur ou sur smartphone, qui peuvent être développés librement. De cette façon, sauf barrage spécifique des autorités monétaires, toutes les libras pourraient être utilisées librement partout et par tous.

A travers leurs contreparties en libras, les monnaies nationales pourraient ainsi être mises en concurrence entre elles. Une entreprise française pourrait choisir de vendre ses produits en libradollars, de payer ses employés en libraeuros et de tenir ses comptes en librafrancssuisses.

Toutes les libras entrent dans la catégorie des « global stablecoins » (« GSC ») analysées par le rapport ad hoc du Groupe de travail du G77, qui identifie correctement leur potentiel de disruption :

« Les GSC pourraient avoir des effets négatifs importants, tant au niveau national qu’international, sur la transmission de la politique monétaire, ainsi que sur la stabilité financière, en plus des efforts interjuridictionnels visant à lutter contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Elles pourraient également avoir des implications pour le système monétaire international de manière plus générale, y compris la substitution des devises, et pourraient donc poser des défis à la souveraineté monétaire »

Ces libras nationales ne remplacent pas la libra universelle du projet initial, mais s’y ajoutent. Et puisque la libra universelle serait utilisable partout, elle serait de fait concurrente des libras nationales.

Les autorités vont-elles entraver Libra ?

De plus, la composition du panier sur lequel est assise la libra universelle introduit une deuxième forme de concurrence plus subtile. Il serait naturel que les monnaies nationales les plus stables soient favorisées, voire que les monnaies les plus inflationnistes soient éliminées du panier au profit des plus stables.

On peut donc s’attendre à ce que les autorités monétaires continuent à mettre de sérieux obstacles à la diffusion de Libra, et qu’elles imposent des restrictions sévères au change, qui est une fonction cruciale pour la que concurrence entre monnaies soit effective.

Le Livre Blanc 2.0 affirme de façon répétitive et insistante la volonté de l’Association Libra de mettre en œuvre toutes les dispositions que les autorités de régulation préconisent ou préconiseront :

« Notre objectif est que le système de paiement Libra s’intègre en douceur aux politiques monétaires locales et aux politiques macroprudentielles, et qu’il complète les devises existantes en offrant de nouvelles fonctionnalités, en permettant une réduction drastique des coûts et favorisant l’inclusion financière. » (Livre Blanc, p1)

Dans le système LIbra, la définition d’une monnaie (dont les libras elles-mêmes) consiste en un programme écrit dans un langage spécifique appelé Move, qui permet de rédiger deux types de programmes : « scripts » inclus dans les transactions pour être exécutés une seule fois lors de l’inscription de la transaction dans le Registre, et des « modules » inscrits dans le Registre et pouvant être appelés par des transactions pour être exécutés par l’infrastructure.

Dans ces modules, souvent appelés « contrats intelligents » (« smart contracts »), Move permet de définir des « ressources » pouvant représenter des objets du monde réel, et de programmer la discipline de gestion appropriée.

« Move est conçu pour empêcher le clonage des actifs. Il utilise des « types d’actifs » qui obligent les actifs numériques à suivre les mêmes propriétés que des actifs physiques : ils possèdent un propriétaire unique, ne peuvent être dépensés qu’une fois et la création de nouveaux actifs est limitée. Le langage Move permet également de prouver automatiquement et facilement que les transactions respectent certaines propriétés : l’obligation, par exemple, que les transactions de paiements modifient uniquement les soldes du donneur d’ordre et du destinataire ». (Livre Blanc p7).

C’est ainsi qu’un actif peut être défini avec une discipline de création, une discipline de transfert et une discipline de destruction qui en font une monnaie.

Libra s’écarte du projet initial

Dans le projet Libra actuel, la possibilité de créer des modules, et donc de nouvelles monnaies et de nouveaux types de transactions, est réservée aux seuls validateurs agréés. En effet, Libra est un système « permissioned » où certaines fonctions sont réservées à des acteurs approuvés par l’Association Libra, qui elle-même s’engage à respecter et à faire respecter de façon stricte les règles monétaires internationales. Citons ici in extenso le Livre Blanc 2.0 (page 2) :

 « Le réseau Libra distingue quatre catégories d’acteurs : (i) les revendeurs autorisés ; (ii) les fournisseurs de services d’actifs virtuels (« VASP », y compris les cambistes et les portefeuilles de dépôt) qui sont accrédités ou inscrits en tant que VASP dans la juridiction d’un membre du Groupe d’action financière (GAFI), ou qui sont accrédités ou inscrits dans la juridiction d’un membre du GAFI et qui, dans ce cadre, sont autorisés à offrir des services d’actifs virtuels ; (iii) les VASP ayant effectué un processus de certification approuvé par l’association (VASP certifiés) ; et (iv) tous les autres individus et entités cherchant à effectuer des transactions ou à fournir des services par le biais du réseau Libra (portefeuilles non hébergés). […]

Les portefeuilles non hébergés favorisent l’inclusion financière, une concurrence forte et une innovation responsable, ouvrant ainsi la voie à la création de services pour les personnes ne bénéficiant pas ou peu de services bancaires. Leurs activités pouvant représenter un plus grand risque, elles seront soumises à des limites de solde et de transactions. Au départ, seuls les revendeurs autorisés et les fournisseurs de services d’actifs virtuels réglementés auront accès au réseau. […]

Une fois le cadre de conformité adéquat finalisé, l’association a l’intention de rendre le réseau accessible aux fournisseurs de services d’actifs virtuels certifiés et aux portefeuilles non hébergés. »

Dans sa réalisation initiale, Libra n’offrira donc que des monnaies « de gros » réservées à des échanges entre institutions agréées, et on ne pourra pas créer librement de nouvelles monnaies.

Ces restrictions sont évidemment contraires à l’objectif qu’affichait le Livre Blanc original dès sa première page :

« La mission de l’Association Libra est de favoriser le développement d’un système de paiement et d’une infrastructure financière simples et à l’échelle mondiale, au service de milliards de personnes. ».

Enfin, le change entre les monnaies ne sera ni facile ni immédiat.

« Le réseau Libra ne se chargera pas lui-même d’effectuer, fixer ou enregistrer les conversions entre les libras et la monnaie fiduciaire ou d’autres actifs numériques ; à la place, comme indiqué, une telle fonction de change serait assurée par des fournisseurs de services financiers tiers. » (Livre Blanc 2.0 p11).

Ces fournisseurs de services financiers devant eux-mêmes être agréés et respecter toutes les régulations, la fonction de change restera donc entièrement sous le contrôle des autorités monétaires.

Ce que décrit le Livre Blanc 2.0 est donc très éloigné de la proposition de Hayek, et se borne à offrir des variantes « cyber » des principales monnaies nationales, réservées aux transactions entre organismes bancaires et assimilés agréés par les Etats à travers les autorités monétaires et l’Association Libra, et sans réelle possibilité de choix pour les utilisateurs à cause du contrôle des changes.

En se soumettant à l’avance à tous les diktats des autorités de régulation, l’Association Libra tourne le dos au projet disruptif des promoteurs des cybermonnaies comme à celui de Hayek.

On peut prévoir que les autorités monétaires feront tout pour maintenir ces limitations et préserver la souveraineté monétaire des Etats dont elles sont l’émanation, ce qui placera tôt ou tard l’association Libra devant un choix cornélien : soit trahir son objectif initial, soit trahir sa promesse de se conformer à toutes les règlementations passées, présentes et à venir.

Cela signe-t-il la mort de ce projet ? De qui pourrait venir quand même cette disruption et comment pourrait-elle se réaliser ?

Alors, Libra : disruption ou pas ?

La base technologique de Libra n’est pas en cause. Elle peut toujours héberger un système de monnaies librement concurrentes et facilement échangeables entre elles comme le proposait Hayek. Ses limitations récentes sont artificielles et surajoutées.

Le Livre Blanc originel a été complété par des dispositions visant à apaiser l’opposition des régulateurs, mais le texte original n’a été que très peu modifié, si bien que le document contient de nombreuses contradictions internes qui appelleront tôt ou tard des choix sur lesquels il est peu probable que tous les membres de l’Association soient d’accord, ce qui amènera vraisemblablement cette association à se scinder en un groupe légaliste (dont Facebook) et un groupe rebelle.

S’il se produit, cet éclatement de l’association entraînera une scission (« fork ») du système, comme Bitcoin en a connu de nombreuses. Les validateurs dissidents mettront en œuvre leur propre version du logiciel de validation, en éliminant notamment la vérification des autorisations introduites par le Livre Blanc 2.0, afin que chacun puisse se connecter à l’aide du matériel et logiciel de son choix, en adoptant n’importe quel rôle y compris celui de validateur, comme dans tous les systèmes ouverts.

Ces validateurs construiront leur propre exemplaire du registre en utilisant leurs propres critères de validation, ce qui divisera le réseau en deux parties, définissant des monnaies différentes.

Les sécessionnistes auront certainement à cœur d’exploiter tout le potentiel de Libra : donner un accès libre à tous, accepter toutes les formes de wallets utilisateurs et donner toute liberté pour la création de smart contracts, ce qui ouvre la voie à la définition de nouvelles monnaies et au change décentralisé pair à pair8.

Mais ils devront aussi se protéger et protéger leurs utilisateurs contre la surveillance et l’intrusion en mettant en œuvre toutes les mesures ad hoc déjà utilisées par d’autres systèmes : transactions anonymes protégées contre la réidentification9, effacement des traces dans le réseau.

Cette intention de produire un-fork-de-Libra a déjà été annoncée en octobre 2019 sous le nom « Open Libra » par un consortium d’une trentaine d’entreprises et d’organisations à but non lucratif non liées à l’Association Libra. Ce projet semble actuellement peu actif, mais ses promoteurs viendraient évidemment en renfort des sécessionnistes de Libra.

Enfin, il ne faut pas exclure un voire plusieurs développements ex nihilo, ou plus vraisemblablement sur la base d’autres infrastructures telles que Ethereum, EOS ou Cardano. Notons que la Fondation Ethereum fait partie du projet Open Libra.

Au total, il est raisonnable de parier que, tandis que l’Association Libra restera inféodée aux autorités étatiques et respectueuse de leur souveraineté monétaire, les fonctions disruptives du Libra originel seront bien offertes par un ou plusieurs systèmes.

Ces systèmes constitueront bien une mise en œuvre sous forme de cybermonnaies du schéma proposé par Hayek, et seront violemment combattus par les autorités étatiques. Reste à savoir quelle en sera l’utilisation effective, et quel « ordre spontané » émergera de cette confrontation.

  1. Texte disponible en ligne
  2. L’usage établi distingue Bitcoin et Libra d’un côté, noms propres qui s’écrivent avec une majuscule et sans article défini, et de l’autre côté le bitcoin et la libra (et non le libra), noms communs qui s’écrivent sans majuscule et précédés d’un article. Les noms propres Bitcoin et Libra désignent des systèmes informatiques, à l’instar de Word ou Internet, alors que les noms communs bitcoin et libra désignent des unités de compte, de la même façon que l’euro ou le dollar. La distinction est importante dans la mesure notamment où certains systèmes comme Libra permettent la cohabitation de plusieurs unités de compte (ou monnaies).
  3. Economiste et philosophe autrichien (1899 – 1992), prix « Nobel » d’économie en 1974.
  4. Texte disponible en ligne à http://www.iea.org.uk/publications/research/denationalisation-of-money.
  5. Libra utilise un format du registre particulier, qui n’est pas celui d’une chaîne de blocs bien que la documentation parle de « Libra blockchain ». Il utilise également un protocole de consensus particulier différent de la « preuve de travail » utilisé notamment par Bitcoin.
  6. Traduit habituellement par « portefeuille ». Mais contrairement à un portefeuille, un « wallet » ne contient pas de monnaie, mais uniquement les clés d’accès au Registre, et peut en revanche assurer de nombreuses autres fonctions. « Porte-clés » serait un équivalent plus exact, mais j’utiliserai le mot « wallet ».
  7. Texte disponible en ligne à https://www.bis.org/cpmi/publ/d187.pdf, octobre 2019.
  8. Dans le change pair à pair, chaque utilisateur peut inscrire des propositions de change dans le Registre. Son wallet consulte le Registre pour présenter les propositions complémentaires compatibles et permet une négociation. L’opération de change est effectuée directement entre utilisateurs sans intervention d’un tiers spécialisé. Plusieurs systèmes offrent déjà cette fonctionnalité, mais elle est relativement peu utilisée car elle ne peut donner satisfaction qu’avec un grand nombre de participants.
  9. Procédé permettant d’associer les numéros de compte à leurs propriétaires par une analyse approfondie du Registre.


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